AU SCEAU DE l'INSOLITE

La passion de l’étrange, du rare, du curieux, du colossal

trouble l’imagination culinaire.

Jean-François Revel,

 La sensibilité gastronomique de l’Antiquité à nos jours, 1985


 

Un tantinet caricatural…

 

« Les Huns ne cuisent ni n'assaisonnent ce qu'ils mangent ; ils ne se nourrissent que de racines sauvages ou de la chair crue du premier animal venu qu'ils réchauffent quelque temps, sur le dos de leur cheval, entre leurs cuisses. Aucun toit ne les abrite. […] on les dirait cloués sur leurs chevaux, qui sont laidement mais vigoureusement conformés. C'est sur leur dos que les Huns vaquent à toute espèce de soin, assis quelquefois à la manière des femmes. À cheval jour et nuit, c'est de là qu'ils vendent et qu'ils achètent. Ils ne mettent pied à terre ni pour boire, ni pour manger, ni pour dormir, ce qu'ils font inclinés sur le maigre cou de leur monture, où ils rêvent tout à leur aise. […] »

 

Ammien Marcellin,

Res gestae,  IVe s. apr. J.-C.


Le banquet de Trimalchion

 

Pétrone,

Le Satiricon

 

« […] On apporta un ensemble de hors-d’œuvre fort distingués ; tout le monde s’était déjà installé à table, sauf Trimalchion, à qui, selon une nouvelle mode, était réservée la place d’honneur. Quoi qu’il en soit, sur le surtout des entrées était posé un âne en bronze de Corinthe avec un double panier, dont l’un contenait des olives vertes, l’autre des noires. Au-dessus de l’ânon, deux plats, en manière de toit, et portant gravés sur les bords le nom de Trimalchion et leur poids d’argent. Des passerelles soudées supportaient des loirs saupoudrés de miel et de pavot. Il y avait aussi des saucisses bouillantes posées sur un gril d’argent et, sous le gril des pruneaux de Syrie avec des grains de grenade.

                            Nous étions au milieu de ces élégances lorsque Trimalchion lui-même fut apporté en musique et déposé sur des coussins minuscules, ce qui nous fut, tant c’était inattendu, éclater de rire. Car, d’un manteau écarlate, sortait juste sa tête rasée, et, autour de son cou tout emmitouflé dans son vêtement, il avait fourré une serviette à large bande de pourpre dont les franges pendaient de tous les côtés. De plus il avait au petit doigt de la main gauche une énorme bague légèrement dorée et, à la dernière phalange du doigt précédent, une bague plus petite et, à ce qu’il me semble, d’or massif, mais incrustée tout autour de sortes d’étoiles de fer. Et, pour ne pas borner cet étalage à ces seuls trésors, il mit à nu son bras droit qu’ornait un bracelet d’or et qu’entourait un cercle d’ivoire avec un fermoir brillant.

                            Puis, après s’être curé les dents avec une épingle d’argent : “ Mes amis, dit-il, je n’avais pas encore envie de passer à table, mais, pour ne pas me faire désirer plus longtemps et ne pas vous faire attendre, je me suis sacrifié. Permettez-moi portant de finir ma partie. ” Il était suivi par un esclave portant un plateau de térébinthe et des dés de cristal, et je constatai un trait de raffinement sans égal : en guise de pions blancs et de pions noirs, il avait des deniers d’or et des deniers d’argent. Pendant ce temps, tandis qu’il épuisait, en jouant, tous les jurons des tisserands, et alors que nous n’avions pas encore terminé les hors-d’œuvre, voici qu’on nous sert un plateau avec une corbeille sur laquelle était une poule de bois, les ailes étalées, comme font les poules qui couvent. Deux valets s’approchèrent aussitôt et, au son de la musique, se mirent à fouiller la paille, d’où ils tirèrent bientôt des œufs de paon, qu’ils partagèrent entre les convives. Trimalchion tourna le regard vers ce spectacle et dit : “ J’ai fait couver des œufs de paon à la poule, et, par Hercule, je crains qu’ils ne soient déjà couvés. Essayons, pourtant, de voir s’ils sont encore mangeables. ”

                             On nous donne des cuillers qui ne pesaient pas moins d’une demi-livre chacune, et nous nous mettons en devoir de percer les coquilles des œufs faits de pâte cuite. Quant à moi, je fus sur le point de jeter ma part, car il me semblait que le poussin était déjà formé. Mais, lorsque j’entendis un convive habituel dire : “ Il doit y avoir là je ne sais quoi de délicat ”, je continuai à briser la coquille avec la main et je trouvai un bec-figue fort gras entouré de jaune d’œuf au poivre.

                           Déjà Trimalchion, qui avait fini de jouer, avait demandé de tout, et nous avait autorisés, d’une voix forte, si l’un de nous le désirait, à reprendre du vin au miel, quand, soudain, l’orchestre donna le signal et les plateaux de hors-d’œuvre furent enlevés eux aussi par un chœur de chanteurs. Au milieu des allées et venues, un petit plat vint à tomber, et un esclave le ramassa. Trimalchion s’en aperçut, ordonna de souffleter l’esclave et de rejeter le plat à terre. Vint ensuite un garçon de salle, qui balaya l’argenterie avec les reliefs. Aussitôt après entrèrent deux jeunes esclaves éthiopiens, chevelus, porteurs de petites outres, pareils aux hommes qui arrosent le sable dans l’amphithéâtre, et ils nous versèrent du vin sur les mains — mais personne ne nous offrit d’eau.

                        Comme nous complimentions le maître de maison pour ces recherches : “ Mars, dit-il, aime l’égalité. Aussi ai-je ordonné que chacun eût sa table. En même temps, ces puants d’esclaves nous feront moins chaud en étant moins nombreux. ”

                       Aussitôt, l’on apporta des amphores de verre, soigneusement scellées, et au cou desquelles étaient attachées des étiquettes avec cete inscription : “ Falerne Opimien, de cent ans. ” Pendant que nous lisions l’inscription, Trimalchion battit des mains et : “ Las, dit-il, il a donc vécu plus longtemps, ce vin, que le chétif humain ! Aussi, allons-y à gogo. La vie, c’est le vin. C’est du véritable opimien que je vous sers. Hier, je n’en ai pas servi du pareil, et c’étaient des gens autrement bien qui dînaient. ” Nous buvions, et nous admirions dûment ces merveilles, quand un esclave apporta un squelette d’argent si bien monté que ses articulations et ses vertèbres étaient mobiles et pouvaient se plier en tous sens. Après que Trimalchion l’eut lancé à plusieurs reprises sur la table, et comme la mobilité de sonagencement lui faisait prendre diverses postures, Trimalchion ajouta :

                       “ Lus, malheur à nous ! que les pauvres humains, après tout, ne sont rien ! Ainsi serons-nous tous, quand Orcus nous prendra. Aussi, vivons, tant qu’il est permis d’être bien ! ”

                      Cette oraison funèbre fut suivie par un plateau qui, sans doute, n’était pas aussi grand que nous nous y attendions, mais la nouveauté de l’objet attira tous les regards. C’était un surtout circulaire, portant les douze signes du zodiaque disposés tout autour, et, sur chacun des signes le cuisinier avait placé un mets correspondant à celui-ci : sur le Bélier des pois chiches cornus, sur le Taureau un morceau de bœuf, sur les Gémeaux des testicules et des rognons, sur le Cancer une couronne, sur le Lion des figues d’Afrique, sur la Vierge une vulve de truie stérile, sur la Balance une balance dont un plateau contenait une tarte au fromage, l’autre un gâteau, sur le Scorpion du fretin de mer, sur le Sagittaire une huppe, sur le Capricorne une langouste, sur le Verseau une oie, sur le poisson deux mulets. Au centre, il y avait une motte de gazon, détachée avec son herbe, et qui portait un rayon de miel. Un valet égyptien servait à chacun du pain dans un four d’argent.

                      […] Nous, nous allions attaquer, sans enthousiasme, ces misérables nourritures : “ Croyez-moi, dit Trimalcion, dînons ; c’est la loi du festin ! ”

                     Á ces mots, quatre danseurs s’avancèrent, en musique, et enlevèrent le couvercle du surtout. Nous voyons alors, dessous, des volailles, des tétines, et, au milieu, un lièvre paré de plumes qui le faisaient ressembler à Pégase. Nous remarquâmes encore, aux angles du surtout, quatre Marsyas, portant de petites outres d’où s’échappait du garum au poivre coulant sur des poissons qui nageaient dans cette espèce d’euripe. Chacun applaudit, à commencer par les valets, et nous attaquons ces mets de choix avec le sourire. Trimalchion lui-même, non moins joyeux de son bon tour, s’écria : “ Découpe. ” L’écuyer tranchant s’avança aussitôt et, adaptant ses gestes à la musique, découpa les viandes de telle façon que l’on aurait cru un gladiateur de chair en train de combattre au son de l’orgue. Trimalchion continuait pourtant à répéter d’une voix traînante : “ Découpe, découpe. ” Moi, soupçonnant que ce mot si souvent répété dissimulait quelque plaisanterie, je n’eus pas honte d’interroger mon voisin d’en haut pour qu’il me l’explique. Et lui, qui avait vu souvent des mises en scène de cette sorte : “ Vois-tu, dit-il, l’homme qui découpe le plat ? Il s’appelle “ Découpe ”. Aussi, chaque fois que Trimalchion dit “ Découpe ”, il appelle et ordonne en même temps. ”

                     […] Le premier service n’avait pas encore été enlevé et les convives, joyeux, s’étaient mis à boire et à prendre part à une conversation générale. […]

                     […] Cela dura jusqu’au moment où entrèrent des serviteurs qui disposèrent sur les coussins des lits des housses sur lesqueles étaient brodés des filets et des chasseurs à l’affût, avec leurs épieux, ainsi que tout l’appareil de la chasse. Nous ne savions pas encore qu’en penser lorsque, au-dehors, s’élève un cri immense, et voici des chiens de Laconie qui, par-dessus le marché, se mettent à courir en tous sens autour de la table. Ils furent suivis par un surtout où était posé un sanglier de très grande taille, coiffé, de plus, d’un bonnet d’affranchi ; à ses défenses étaient accrochées deux petites corbeilles en palmes tressées, l’une pleine de dattes fraîches, l’autre de dattes sèches. Tout autour, des marcassins de pâtisserie semblaient suspendus à ses tétines, indiquant que l’on nous servait une laie. On nous les donna en présents à emporter. Toutefois, pour découper le sanglier, on ne vit pas venir le “ Découpe ” qui avait mis en pièces les volailles, mais un immense barbu, avec des bandes molletières, vêtu d’une veste de chasse damassée ; il sortit son couteau de chasse et frappa fortement le ventre du sanglier : de l’ouverture s’envolèrent des grives. Il y avait là des oiseleurs, tout prêts avec leurs roseaux, qui eurent vite fait d’attraper les oiseaux voltigeant à travers la salle à manger. Puis, après avoir fait apporter à chacun son oiseau, Trimalchion ajouta : “ Voyez la glandée de choix que mangeait ce porc sauvage ! ” Et aussitôt des esclaves s’approchèrent des corbeilles suspendues aux défenses et en cadence divisèrent les deux sortes de dattes entre les convives.

                      […] Après ce service, Trimalchion se leva et alla sur la chaise percée. Nous, devenus libres maintenant que le tyran n’était plus là, nous nous mîmes en devoir de provoquer des conversations entre convives. […]

                      Des propos […] allaient et venaient, quand Trimalchion entra et, après s’être essuyé le front, se lava les mains avec du parfum. […] Après que les tables eurent été nettoyées en musique, trois porcs blancs parés de muselières et de grelots furent introduits dans la salle à manger. ; un crieur annonça que l’un avait deux ans, l’autre trois et le troisième déjà six. Mais je pensais que c’était une entrée de bateleurs et que les porcs, comme on le voit sur les places, allaient faire quelque tour. Mais Trimalchion me détrompa : “ Lequel d’entre eux, dit-il, voulez-vous que l’on prépare tout de suite pour le dîner ? Un coq, une fricassée, des bêtises de ce genre, tous les paysans en font : mes cuisiniers à moi ont l’habitude de cuire jusqu’à des veaux dans le chaudron. ” Et aussitôt il fit appeler le cuisinier et, sans attendre que nous choisissions, ordonna de tuer le plus vieux des porcs. […]. »


Une friande collation

 

Eugène Sue,

Le Juif Errant

 

« […] Ce qui donnait à cette friande collation un caractère singulièrement apostolique et romain, c’étaient certains produits de l’office religieusement élaborés. Ainsi on remarquait de charmants petits calvaires en pâte d’abricot, des mitres sacerdotales pralinées, des crosses épiscopales en massepain auxquelles la princesse avait joint, par une attention toute pleine de délicatesse, un petit chapeau de cardinal en sucre de cerises, orné de cordelières en fil de caramel ; la pièce la plus importante de ces sucreries catholiques, le chef-d’œuvre du chef d’office de Mme de Saint-Dizier, était un superbe crucifix en angélique avec sa couronne d’épine-vinette candie.

Ce sont là d’étranges profanations dont s’indignent avec raison les gens même peu dévots. Mais, depuis l’impudente jonglerie de la tunique de Trève jusqu’à la plaisanterie effrontée de la châsse d’Argenteuil, les gens pieux à la façon de la princesse de Saint-Dizier semblent prendre à tâche de ridiculiser, à force de zèle, des traditions respectables. »


Un Dîner dans la lune

 

Cyrano de Bergerac,

Voyage dans la lune

 

Cette œuvre de Cyrano de Bergerac devait inspirer à Jonathan Swift ses fameux Voyages de Gulliver.

 

« On nous vint quérir là-dessus, pour nous mettre à table, et je suivis mon conducteur dans une salle magnifiquement meublée, mais où je ne vis rien de préparé pour manger. Une si grande solitude de viande, lorsque je périssais de faim, m’obligea de lui demander où l’on avait mis le couvert. Je n’écoutai point ce qu’il me répondit, car trois ou quatre jeunes garçons, enfants de l’hôte, s’approchèrent de moi dans cet instant, et avec beaucoup de civilité me dépouillèrent jusqu’à la chemise. Cette nouvelle cérémonie m’étonna si fort, que je n’en osai pas seulement demander la cause à mes beaux valets de chambre ; et je ne sais comment mon guide, qui me demanda par où je voulais commencer, put tirer de moi ces deux mots : Un potage; mais je les eus à peine proférés, que je sentis l’odeur du plus succulent mitonné qui frappa jamais le nez du mauvais riche. Je voulus me lever de ma place pour chercher à la piste la source de cette agréable fumée ; mais mon porteur m’en empêcha :

                    — Où voulez-vous aller ? me dit-il. Nous irons tantôt à la promenade, mais maintenant, il est saison de manger ; achevez votre potage, et puis nous ferons venir autre chose.

                   — Et où diable est ce potage ? lui répondis-je presque en colère. Avez-vous fait gageure de vous moquer de moi tout aujourd’hui ?

                   — Je pensais, me répliqua-t-il, que vous eussiez vu, à la ville d’où nous venons, votre maître ou quelque autre, prendre ses repas ; c’est pourquoi je ne vous avais point dit de quelle façon on se nourrit ici. Puis donc que vous l’ignorez encore, sachez que l’on n’y vit que de fumée. L’art de cuisinerie est de renfermer, dans de grands vaisseaux moulés exprès, l’exhalaison qui sort des viandes en les cuisant ; et, quand on en a ramassé de plusieurs sortes et de différents goûts, selon l’appétit de ceux que l’on traite, on débouche le vaisseau où cette odeur est assemblée, on en découvre après cela un autre, et ainsi jusqu’à ce que la compagnie soit repue. Á moins que vous n’ayez déjà vécu de cette sorte, vous ne croirez jamais que le nez, sans dents et sans gosier, fasse, pour nourrir l’homme, l’office de la bouche ; mais je vous le veux faire voir par expérience.

                    Il n’eut pas plus tôt achevé, que je sentis entrer successivement dans la salle tant d’agréables vapeurs, et si nourrissantes, qu’en moins de demi-quart d’heure, je me sentis tout à fait rassasié.

                    Quand nous fûmes levés : “ Ceci n’est pas, dit-il, une chose qui doive causer beaucoup d’admiration, puisque vous ne pouvez pas avoir tant vécu, sans avoir observé qu’en votre monde, les cuisiniers, les pâtissiers et les rôtisseurs, qui mangent moins que les personnes d’une autre vocation, sont pourtant beaucoup plus gras. D’où procède leur embonpoint, à votre avis, si ce n’est de la fumée dont ils sont sans cesse environnés, et laquelle pénètre leur corps et les nourrit ? Aussi les personnes de ce monde jouissent d’une santé bien moins interrompue et plus vigoureuse, à cause que la nourriture n’engendre presque point de désordres, qui sont l’origine de presque toutes les maladies. Vous avez peut-être été surpris lorsque avant le repas on vous a déshabillé, parce que cette coutume n’est pas usitée en votre pays ; mais c’est la mode de celui-ci, et l’on en use ainsi, afin que l’animal soit plus transpirable à la fumée.

                   — Monsieur, lui répartis-je, il y a très grande apparence à ce que vous dites, et je viens moi-même d’en expérimenter quelque chose ; mais je vous avouerai que, ne pouvant pas me débrutaliser si promptement, je serais bien aise de sentir un morceau palpable sous mes dents.

                   Il me le promit ; et toutefois ce fut pour le lendemain, à cause, dit-il, que de manger sitôt après le repas, cela me produirait une indigestion. Nous discourûmes encore quelque temps, puis nous montâmes à la chambre pour nous coucher.

                     Un homme, au haut de l’escalier, se présenta à nous, et, nous ayant envisagés attentivement, me mena dans un cabinet dont le plancher était couvert de fleurs d’orange à la hauteur de trois pieds, et mon démon, dans un autre, rempli d’œillets et de jasmins ; il me dit, voyant que je paraissais étonné de cette magnificence, que c’étaient les lits du pays. Enfin, nous nous couchâmes chacun dans notre cellule ; et, dès que je fus étendu sur mes fleurs, j’aperçus, à la lueur d’une trentaine de gros vers luisants enfermés dans un cristal (car on ne se sert point de chandelles), ces trois ou quatre jeunes garçons qui m’avaient déshabillé au souper, dont l’un se mit à me chatouiller les pieds, l’autre les cuisses, l’autre les flancs, l’autre les bras, et tous avec tant de mignoteries et de délicatesse qu’en moins d’un moment je me sentis assoupi.

                     Je vis entrer le lendemain mon démon, avec le soleil.

                     — Je vous veux tenir ma parole, me dit-il ; vous déjeunerez plus solidement que vous ne soupâtes hier.

                     Á ces mots, je me levai et il me conduisit, par la main, derrière le jardin du logis, où l’un des enfants de l’hôte nous attendait avec une arme à la main, presque semblable à nos fusils. Il demanda à mon guide si je voulais une douzaine d’alouettes, parce que les magots (il croyait que j’en fusse un) se nourrissaient de cette viande. Á peine eus-je répondu que oui, que le chasseur déchargea un coup de feu et vingt ou trente alouettes tombèrent à nos pieds toutes rôties ! Voilà, m’imaginai-je aussitôt, ce qu’on dit, par proverbe, en notre monde, d’un pays où les alouettes tombent toutes rôties ! Sans doute que quelqu’un était revenu d’ici.

                        — Vous n’avez qu’à manger, me dit mon démon ; ils ont l’industrie de mêler parmi leur poudre et leur plomb une certaine composition qui tue, plume, rôtit et assaisonne le gibier.

                         J’en ramassai quelques-unes, dont je mangeai sur sa parole, et, en vérité, je n’ai jamais en ma vie rien goûté de si délicieux.

                        Après ce déjeuner, nous nous mîmes en état de partir ; et avec mille grimaces dont ils se servent, quand ils veulent témoigner de l’affection, l’hôte reçut un papier de mon démon. Je lui demandai si c’était une obligation pour la valeur de l’écot. Il me répartit que non ; qu’il ne lui devait rien et que c’étaient des vers.

                       — Comment des vers ? lui répliquai-je. Les taverniers sont donc ici des curieux des rimes ?

                       — C’est, me dit-il, la monnaie du pays, et la dépense que nous venons de faire céans s’est trouvée montée à un sixain, que je viens de lui donner. Je ne craignais pas de demeurer court, car, quand nous ferions ici ripaille pendant huit jours, nous ne saurions dépenser un sonnet, et j’en ai quatre sur moi, avec deux épigrammes, deux odes et une églogue.

                       — Et plût à Dieu, lui dis-je, que cela fût de même en notre monde ! J’y connais beaucoup d’honnêtes poètes qui meurent de faim, et qui feraient bonne chère si on payait les traiteurs en cette monnaie. »


Un mystérieux taureau

 

Voltaire,

Le Taureau Blanc 

 

« Ces trois grands hommes (Daniel, Ézéchiel et Jérémie), qui avaient la lumière prophétique sur le visage, reconnurent le sage Mambrès pour un de leurs confrères, à quelques traits de cette même lumière qui lui restaient encore, et se prosternèrent devant son palanquin. Mambrès les reconnut aussi pour prophètes encore plus à leurs habits qu’aux traits de feu qui partaient de leurs têtes augustes. Il se douta bien qu’ils venaient savoir des nouvelles du taureau blanc ; et, usant de sa prudence ordinaire, il descendit de sa voiture, et avança quelques pas au-devant d’eux avec une politesse mêlée de dignité. Il les releva, fit dresser des tentes et apprêter un dîner, dont il jugea que les trois prophètes avaient grand besoin.

                           Il fit inviter la vieille, qui n’était encore qu’à cinq cents pas. Elle se rendit à l’invitation, et arriva menant toujours le taureau blanc en laisse.

                           On servit deux potages, l’un de bisque, l’autre à la reine ; les entrées furent une tourte de langues de carpe, des foies de lotte et de brochets, des poulets aux pistaches, des innocents aux truffes et aux olives, deux dindonneaux au coulis d’écrevisses, de mousserons et de morilles, et un chipolata. Le rôti fut composé de faisandeaux, de perdreaux, de gelinottes, de cailles et d’ortolans, avec quatre salades. Au milieu était un surtout dans le dernier goût. Rien ne fut plus délicat que l’entremets ; rien de plus magnifique, de plus brillant et de plus ingénieux que le dessert.

                         Au reste, le discret Mambrès avait eu grand soin que dans ce repas il n’y eût ni pièce de bouilli, ni aloyau, ni langue, ni palais de bœuf, ni tétines de vache, de peur que l’infortuné monarque, assistant de loin au dîner, ne crût qu’on lui insultât.

                          Ce grand et malheureux prince broutait l’herbe auprès de la tente. Jamais il ne sentit plus cruellement la fatale révolution qui l’avait privé du trône pour sept années entières. “Hélas ! disait-il en lui-même, ce Daniel, qui m’a changé en taureau, et cette sorcière de pythonisse, qui me garde, font la meilleure chère du monde ; et moi, le souverain de l’Asie, je suis réduit à manger du foin et à boire de l’eau !”

                         On but beaucoup de vin d’Engaddi, de Tadmor et de Chiraz. Quand les prophètes et la pythonisse furent un peu en pointe de vin, on se parla avec plus de confiance qu’aux premiers services. “J’avoue, dit Daniel, que je ne faisais pas si bonne chère quand j’étais dans la fosse aux lions. — Quoi ! Monsieur, on vous a mis dans la fosse aux lions ? dit Mambrès ; et comment n’avez-vous pas été mangé ? — Monsieur, dit Daniel, vous savez que les lions ne mangent jamais de prophètes. — Pour moi, dit Jérémie, j’ai passé toute ma vie à mourir de faim ; je n’ai jamais fait un bon repas qu’aujourd’hui ; Si j’avais à renaître, et si je pouvais choisir mon état, j’avoue que j’aimerais cent fois mieux être contrôleur général, ou évêque à Babylone, que prophète à Jérusalem.”

                       Ézéchiel dit : “ Il me fut ordonné une fois de dormir trois cent quatre-vingt-dix jours de suite sur le côté gauche, et de manger, pendant tout ce temps-là, du pain d’orge, de millet, de vesces, de fèves et de froment couvert de… Je n’ose pas dire. Tout ce que je pus obtenir, ce fut de ne le couvrir que de bouse de vache. J’avoue que la cuisine du seigneur Mambrès est plus délicate. Cependant le métier de prophète a du bon ; et la preuve en est que mille gens s’en mêlent. ”

                      Après ces ouvertures de cœur, Mambrès parla d’affaires. Il demanda aux trois pèlerins pourquoi ils étaient venus dans les États du roi de Tanis. Daniel prit la parole : il dit que le royaume de Babylone avait été en combustion depuis que Nabuchodonosor avait disparu ; qu’on avait persécuté tous les prophètes, selon l’usage de la cour ; qu’ils passaient leur vie tantôt à voir des rois à leurs pieds, tantôt à recevoir cent coups d’étrivières ; qu’enfin ils avaient été obligés de se réfugier en Égypte, de peur d’être lapidés. Ézéchiel et Jérémie parlèrent aussi très longtemps dans un fort beau style, qu’on pouvait à peine comprendre. Pour la pythonisse, elle avait toujours l’œil sur son animal. Le poisson de Jonas se tenait dans le Nil, vis-à-vis de la tente, et le serpent se jouait sur l’herbe.

                      Après le café, on alla se promener sur le bord du Nil. Alors le taureau blanc, apercevant les trois prophètes ses ennemis, poussa des mugissements épouvantables ; il se jeta impétueusement sur eux, il les frappa de ses cornes ; et, comme les prophètes n’ont jamais que la peau sur les os, il les aurait percés d’outre en outre, et leur aurait ôté la vie ; mais le maître des choses, qui voi tout et qui remédie à tout, les changea sur-le-champ en pies ; et ils continuèrent à parler comme auparavant. La même chose arriva depuis aux Piérides, tant la fable a imité l’histoire.

                      Ce nouvel incident produisait de nouvelles réflexions dans l’esprit du sage Mambrès. “ Voilà, disait-il, trois grands prophètes changés en pies ; cela doit nous apprendre à ne pas trop parler, et à garder toujours une discrétion convenable. ” Il concluait que sagesse vaut mieux qu’éloquence, et pensait profondément, selon sa coutume, lorsqu’un grand et terrible spectacle vint frapper ses regards.  »


Un curieux panier à provisions

 

E. T. A. Hoffmann,

La Fenêtre d’angle de mon cousin, 1822

 

« Le cousin : […] Mais vois cet homme qui se tient là-bas, près de la deuxième pompe, à côté d’une voiture chargée d’un gros tonneau de compote de prunes à bon marché que distribue une paysanne ; il y a longtemps que je l’ai remarqué et il reste pour moi une énigme indéchiffrable. […]

                        Moi : Bien sûr ! Pour l’amour du Ciel ! quel est cet extraordinaire personnage ? Six pieds de haut, pour le moins, sec comme une trique et raide comme un cierge, malgré sa bosse dans le dos ! Sous un petit tricorne fripé pointe la cocarde d’une bourse à cheveux qui s’étale ensuite confortablement sur le dos. La redingote grise et démodée est boutonnée sur le devant et colle étroitement au corps, sans former le moindre pli ; tout à l’heure déjà, alors que cet homme s’avançait vers la voiture, j’ai pu voir qu’il portait une culotte noire, des bas noirs et, sur ses souliers, d’énormes boucles d’étain. Mais que peut-il y avoir dans cette boîte carrée qu’il tient soigneusement sous son bras gauche et qui ressemble un peu à celle d’un colporteur ?

                       Le cousin : Tu ne vas pas tarder à le savoir, regarde bien !

                       Moi : Il soulève le couvercle de sa boîte… le soleil y pénètre… reflets rayonnants… la boîte est garnie de zinc… Il retire son chapeau et s’incline presque respectueusement devant la marchande de compote. Quel visage étonnant, expressif… des lèvres finement closes… un nez de vautour… de grands yeux noirs… d’épais sourcils haut dessinés… le front élevé… des cheveux noirs… le toupet coiffé en “cœur ”, avec de petites boucles raides sur les oreilles. Il tend sa boîte à la paysanne qui se tient sur la voiture ; elle la lui remplit de compote le plus naturellement du monde et la lui rend avec un signe de tête amical. L’homme s’éloigne après une seconde courbette… il se faufile près d’un tonneau de harengs, ouvre un des tiroirs de la boîte, y dépose quelques harengs salés qu’il vient d’acheter et referme le tiroir… un troisième semble destiné à loger du persil et d’autres assaisonnements. Le voici maintenant en train d’arpenter le marché en tous sens, à longs pas majestueux, jusqu’au moment où un magnifique choix de volailles plumées, étalées sur une table, retient son attention. Là encore, il fait quelques courbettes empressées avant de marchander… il parle longuement avec la femme qui l’écoute très aimablement… Il dépose avec précaution sa boîte sur le sol et attrape deux canards qu’il enfile sans peine dans la vaste poche de sa redingote. Ciel !… une oie prend le même chemin !… quant au dindon, il se contente de lui faire les yeux doux… et ne peut se retenir de le caresser doucement de ses deux doigts… Vite, il reprend sa boîte, s’incline fort courtoisement devant la femme et s’éloigne enfin, s’arrachant avec peine à l’objet de sa tentation…Il se dirige tout droit vers les étals de viande… Serait-ce quelque cuisinier préparant un grand repas ? … Il marchande un cuisseau de veau qu’il fait aussi disparaître dans l’une de ses immenses poches. Mais il en a fini avec ses emplettes ; il remonte la Charlottenstrasse et sa démarche et ses façons sont si étranges qu’on le dirait tombé tout droit du ciel.

                      Le cousin : Je ne me suis que trop cassé la tête au sujet de ce singulier personnage. Qu’en penses-tu, cousin ? Voici mon hypothèse : c’est un vieux maître de dessin qui a passé sa vie, et la passe peut-être encore, dans de médiocres institutions scolaires. Il a gagné beaucoup d’argent à toutes sortes d’ingénieuses entreprises ; il est avare, méfiant, affreusement cynique, célibataire, et n’a pour dieu que… son ventre. Son unique plaisir est de bien manger, seul dans sa chambre, s’entend… Il n’a aucun domestique, s’occupe de tout lui-même et, les jours de marché, comme tu vois, il vient chercher de quoi vivre pendant la moitié d’une semaine ; dans une petite cuisine attenante à sa misérable chambre, il prépare lui-même ses plats ; puis, le cuisinier s’entendant toujours à flatter le palais de son maître, il les avale avec un appétit féroce, peut-être bestial. Et tu as vu, cher cousin, avec quelle adresse et quel sens pratique il a transformé une vieille boîte à peinture en panier à provisions.

                     Moi : Laissons de côté cet individu déplaisant.

                         Le cousin : Pourquoi déplaisant ? Il faut bien qu’il y ait aussi des originaux de ce genre, dit un homme plein d’expérience, qui a d’ailleurs raison, car rien n’est jamais assez varié. Mais si celui-là te déplaît à ce point, cher cousin, je peux, si tu préfères, échafauder sur lui une autre hypothèse. […]  »


Le souper des armures

 

Théophile Gautier,

Émaux et Camées

 

Biorn, étrange cénobite,

Sur le plateau d’un roc pelé,

Hors du temps et du monde, habite

La tour d’un burg démantelé.

 

De sa porte l’esprit moderne

En vain soulève le marteau :

Biorn verrouille sa poterne

Et barricade son château.

 

Quand tous ont les yeux vers l’aurore,

Biorn, sur son donjon perché,

Á l’horizon contemple encore

La place du soleil couché.

 

Ame rétrospective, il loge

Dans son burg et dans le passé ;

Le pendule de son horloge

Depuis des siècles est cassé.

 

Sous ses ogives féodales

Il erre, éveillant les échos,

Et ses pas, sonnant sur les dalles,

Semblent suivis de pas égaux.

 

Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,

Ni gentilshommes, ni bourgeois ;

Mais les portraits de ses ancêtres

Causent avec lui quelquefois.

 

Et certains soirs, pour se distraire,

Trouvant manger seul ennuyeux,

Biorn, caprice funéraire,

Invite à souper ses aïeux.

 

Les fantômes, quand minuit sonne,

Viennent armés de pied en cap ;

Biorn, qui malgré lui frissonne,

Salue en haussant son hanap.

 

Pour s’asseoir, chaque panoplie

Fait un angle avec son genou,

Dont l’articulation plie

En grinçant comme un vieux verrou ;

 

Et tout d’une pièce, l’armure,

D’un corps absent gauche cercueil,

Rendant un creux et sourd murmure,

Tombe entre les bras du fauteuil.

 

Landgraves, rhingraves, burgraves,

Venus du ciel ou de l’enfer,

Ils sont tous là, muets et graves,

Les raides convives de fer !

 

Dans l’ombre, un rayon fauve indique

Un monstre, guivre, aigle à deux cous,

Pris au bestiaire héraldique

Sur les cimiers faussés de coups.

 

Du mufle des bêtes difformes

Dressant leurs ongles arrogants,

Pärtent des panaches énormes,

Des lambrequins extravagants ;

 

Mais les casques ouverts sont vides

Comme les timbres du blason ;

Seulement deux flammes livides

Yluisent d’étrange façon.

 

Toute la ferraille est assise

Dans la salle du vieux manoir,

Et, sur le mur, l’ombre indécise

Donne à chaque hôte un page noir.

 

Les liqueurs au feu des bougies

Ont des pourpres d’un ton suspect ;

Les mets dans leurs sauces rougies

Prennent un singulier aspect.

 

Parfois un corselet miroite,

Un morion brille un moment ;

Une pièce qui se déboîte

Choit sur la nappe lourdement.

 

L’on entend les battements d’ailes

D’invisibles chauves-souris,

Et les drapeaux des infidèles

Palpitent le long du lambris

.

Avec des mouvements fantasques

Courbant leurs phalanges d’airain,

Les gantelets versent aux casques

Des rasades de vin du Rhin,

 

Ou découpent au fil des dagues

Des sangliers sur des plats d’or…

Cependant passent des bruits vagues

Par les orgues du corridor.

 

La débauche devient farouche,

On n’entendrait pas tonner Dieu ;

Car, lorsqu’un fantôme découche,

C’est le moins qu’il s’amuse un peu.

 

Et la fantastique assemblée

Se tracassant dans son harnois,

L’orgie a sa rumeur doublée

Du tintamarre des tournois.

 

Gobelets, hanaps, vidrecomes,

Vidés toujours, rmplis en vain,

Entre les mâchoires des heaumes

Forment des cascades de vin ;

 

Les hauberts en bombent leurs ventres,

Et le flot monte aux gorgerins :

— Ils sont tous gris comme des chantres,

Les vaillants comtes suzerains !

 

L’un allonge dans la salade

Nonchalamment ses pédieux,

L’autre à son compagnon malade

Fait un sermon fastidieux ;

 

Et des armures peu bégueules

Rappellent, dardant leur boisson,

Les lions lampassés de gueules

Blasonnés sur leur écusson.

 

D’une voix encore enrouée

Par l’humidité du caveau,

Max fredonne, ivresse enjouée,

Un lied, en treize cents, nouveau ;

 

Albrecht, ayant le vin féroce,

Se querelle avec ses voisins

Qu’il martèle, bossue et rosse,

Comme il faisait des Sarrasins ;

 

Échauffé, Fritz ôte son casque,

Jadis par un crâne habité,

Ne pensant pas que sans son masque

Il semble un tronc décapité.

 

Bientôt ils roulent pêle-mêle

Sous la table, parmi les brocs

Tête en bas, montrant la semelle

De leurs souliers courbés en crocs.

 

C’est un hideux champ de bataille,

Où les pots heurtent les armets,

Où chaque mort, par quelque entaille,

Au lieu de sang, vomit des mets.

 

Et Biorn, le poing sur la cuisse,

Les contemple, morne et hagard,

Tandis que, par le vitrail suisse,

L’aube jette son bleu regard.

 

La troupe, qu’un rayon traverse,

Pâlit comme au jour un flambeau,

Et le plus ivrogne se verse

Le coup d’étrier du tombeau.

 

Le coq chante, les spectres fuient

Et, reprenant un air hautain

Sur l’oreiller de marbre appuient

Leurs têtes lourdes du festin ! »


Un Déjeuner de la mer

 

Jules Verne,

Vingt Mille Lieues sous les mers

 

Monsieur Aronnax a tout à apprendre du capitaine Nemo. Plus avant dans le récit, ce docte professeur au Muséum de Paris se retrouve assis à la table du capitaine, devant des plats tout aussi insolites « Je fis honneur au repas.», avoue-t-il. Et d’ajouter : « Il se composait de divers poissons et de tranches d’holoturies, excellents zoophytes, relevé d’algues très-apéritives, telles que la Porphyria laciniataet la Laurentia primafetida. La boisson se composait d’eau limpide à laquelle, à l’exemple du capitaine, j’ajoutai quelques gouttes d’une liqueur fermentée, extraite, suivant la mode kamchatkienne, de l’algue connue sous le nom de “ Rhodoménie palmée. ” »

« “ Et maintenant, monsieur Aronnax, notre déjeuner est prêt. Permettez-moi de vous précéder.

                        — Á vos ordres, capitaine. ”

                        Je suivis le capitaine Nemo, et dès que j’eus franchi la porte, je pris une sorte de couloir électriquement éclairé, semblable aux coursives d’un navire. Après un parcours d’une dizaine de mètres, une seconde porte s’ouvrit devant moi.

                        J’entrai alors dans une salle à manger, ornée et meublée avec un goût sévère. De hauts dressoirs de chêne, incrustés d’ornements d’ébène, s’élevaient aux deux extrémités de cette salle, et sur leurs rayons à ligne ondulée étincelaient des faïences, des porcelaines, des verreries d’un prix inestimable. La vaisselle plate y resplendissait sous les rayons que versait un plafond lumineux, dont de fines peintures tamisaient et adoucissaient l’éclat.

                       Au centre de la salle était une table richement servie. Le capitaine Nemo m’indiqua la place que je devais occuper.

                        “ Asseyez-vous, me dit-il, et mangez comme un homme qui doit mourir de faim. ”

                       Le déjeuner se composait d’un certain nombre de plats dont la mer seule avait fourni le contenu, et de quelques mets dont j’ignorais la nature et la provenance. J’avouerai que c’était bon, mais avec un goût particulier auquel je m’habituai facilement. Ces divers aliments me parurent riches en phosphore, et je pensai qu’ils devaient avoir une origine marine.

                       Le capitaine Nemo me regardait. Je ne lui demandai rien, mais il devina mes pensées, et il répondit de lui-même aux questions que je brûlais de lui adresser.

                       “ La plupart de ces mets vous sont inconnus, me dit-il. Cependant, vous pouvez en user sans crainte. Ils sont sains et nourrissants. Depuis longtemps, j’ai renoncé aux aliments de la terre, et je ne m’en porte pas plus mal. Mon équipage, qui est vigoureux, ne se nourrit pas autrement que moi.

                     — Ainsi, dis-je, tous ces aliments sont des produits de la mer ?

                     — Oui, monsieur le professeur, la mer fournit à tous mes besoins. Tantôt, je mets mes filets à la traîne, et je les retire, prêts à se rompre. Tantôt, je vais chasser au milieu de cet élément qui paraît être inaccessible à l’homme, et je force le gibier qui gîte dans mes forêts sous-marines. Mes troupeaux, comme ceux du vieux pasteur de Neptune, paissent sans crainte les immenses prairies de l’Océan. J’ai là une vaste propriété que j’exploite moi-même et qui est toujours ensemencée par la main du Créateur de toutes choses. ”

                       Je regardai le capitaine Nemo avec un certain étonnement, et je lui répondis :

                       “ Je comprends parfaitement, monsieur, que vos fiefs fournissent d’excellents poissons à votre table ; je comprends moins que vous poursuiviez le gibier aquatique dans vos forêts sous-marines ; mais je ne comprends plus du tout qu’une parcelle de viande, si petite qu’elle soit, figure dans votre menu.

                     — Aussi, monsieur, me répondit le capitaine Nemo, ne fais-je jamais usage de la chair des animaux terrestres.

                     — Ceci, cependant, repris-je, en désignant un plat où restaient encore quelques tranches de filet.

                     — Ce que vous croyez être de la viande, monsieur le professeur, n’est autre chose que du filet de tortue de mer. Voici également quelques foies de dauphin que vous prendriez pour un ragoût de porc. Mon cuisinier est un habile préparateur, qui excelle à conserver ces produits variés de l’Océan. Goûtez à tous ces mets. Voici une conserve d’holoturies qu’un Malais déclarerait sans rivale au monde, voilà une crème dont le lait a été fourni par la mamelle des cétacés, et le sucre par les grands fucus de la mer du Nord, et enfin, permettez-moi de vous offrir des confitures d’anémones qui valent celles des fruits les plus savoureux. ”

                     Et je goûtais, plutôt en curieux qu’en gourmet, tandis que le capitaine Nemo m’enchantait par ses invraisemblables récits. […]  »


La tentation

 

Gustave Flaubert,

La Tentation de saint Antoine, 1849

 

« Et, de fureur, il jette le pain par terre.

                Á peine ce geste est-il fait qu’une table est là, couverte de toutes les choses bonnes à manger.

               La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit d’elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d’énormes quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d’une coloration presque humaine ; et des morceaux de glace blanche et des buires de cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, les yeux à demi clos ; — et l’idée de pouvoir manger cette bête formidable le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu’il n’a jamais vues, des hachis noirs, des gelées couleur d’or, des ragoûts où flottent des champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères qu’elles ressemblent à des nuages.

                   Et l’arôme de tout cela lui apporte l’odeur salée de l’Océan, la fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines tant qu’il peut ; il en bave ; il se dit qu’il en a pour un an, pour dix ans, pour sa vie entière !

                    Á mesure qu’il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d’autres s’accumulent, formant une pyramide dont les angles s’écroulent. Les vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les plats bouillonne, la pulpe des fruits s’avance comme des lèvres amoureuses ; et la table monte jusqu’à sa poitrine, jusqu’à son menton, — ne portant qu’une seule assiette et qu’un seul pain, qui se trouvent juste en face de lui.

                     Il va saisir le pain. D’autres pains se présentent. »


Le souper des pendus

 

Gérard de Nerval,

Le Souper des Pendus

 

Ce conte, inspiré des Repues franches, de François Villon, fut publié dans le Gastronome (10 mars 1831). Son attribution à Gérard de Nerval demeure incertaine.

 

« On ne s’entendait plus ce soir-là, au cabaret de la Rose-Rouge. Les cris, les coups sur la table, les chansons criées à tue-tête faisaient trembler sur leurs rayons les pots et les assiettes de l’hôte, et assourdissaient ceux des assistants qui étaient venus chercher un honnête divertissement, en savourant paisiblement un canon de vin de Suresnes dans les hanaps d’étain de maître Raymond. Trois écoliers de Montaigu, les plus fermes colonnes de l’endroit, avaient été le matin merveilleusement heureux au jeu des tarots, et les angelots et les testons commençaient à prendre le chemin de leur poche à celle de l’hôte de la Rose-Rouge, opération des plus bruyantes, à ce qu’il paraissait. Les fumées des vins recherchés de Coucy et d’Orléans montaient à la tête de nos gens et les vanteries les plus extravagantes se succédaient sans borne ni mesure. C’était plaisir que d’entendre leurs beaux récits : ce n’étaient que guet roulé dans le ruisseau, que bourgeois rossés, que bourgeoises, voire même nobles dames induites à mal par nos galants. Enfin, comme deux d’entre eux venaient d’affirmer qu’ils ne craignaient ni roi, ni roc, ni gendarmes, ni diables, le troisième s’écria d’une voix de tonnerre : “ Je parie pourtant que vous ne viendriez pas demain souper avec moi sous les gibets de Montfaucon, à l’heure où la lune monte à l’horizon, où le vent du soir siffle à travers les os des pendus. ”

                        “ Combien paries-tu ? dirent les autres.

                        — Quatre beaux écus au soleil !

                        — Tope. ”

                        Le lendemain, comme la lune montait à l’horizon et que le vent du soir sifflait à travers les os des pendus, nos trois compagnons grimpèrent sur la colline de Montfaucon, non pas seuls, mais accompagnés de trois beautés frisques, galantes et joyeuses, à qui ceinture dorée tenait lieu de bonne renommée et que l’espoir d’un fin souper avait déterminées à passer sur les inconvénients de la salle de banquet. Il est vrai que la proposition leur en avait été faite à la suite d’un dîner propre à les munir d’une ample provision de cœur au ventre.

                        On étala les provisions sur la terre maudite : langues fumées, jambons, tripes et godebillaux, rien n’y manquait, quoique ce fut un vendredi du saint temps de carême ; six bouteilles de vin et quatre bouteilles d’hypocras complétaient le service. Chacun prit sa donzelle sur ses genoux et l’on se disposa, après quelques caresses plus familières, à diriger l’attaque contre les munitions de bouche.

                      Et cependant les corbeaux croassaient dans l’air en quittant les cadavres qui venaient de leur fournir le repas du soir, et les chouettes sinistres volaient en rond autour des potences de pierre.

                     Et voici que deux voix aiguës et lamentables entonnèrent avec de bizarres modulations le chant qui suit :

                             La pluie nous a bués et lavés,

                             Et le soleil desséchés et noircis :

                             Pies, corbeaux, nous avons les yeux cavés,

                             Et arraché la barbe et les sourcils.

                             Jamais, nul temps, nous ne sommes rassis.

                             Puis çà, puis là, comme le vent varie,

                             Á son plaisir sans cesse nous charrie,

                             Plus becquetés d’oiseaux que déz à coudre !

                      Les deux pendus, descendant lentement de leurs gibets, commencèrent à entrer en danse avec agilité.

                      La bande joyeuse resta glacée d’épouvante, puis, prenant leurs jambes à leur cou, gars et fillettes évacuèrent rapidement la place et abandonnèrent aux citoyens de l’autre monde vins, jambons, et cœtera.

                      “ Oh ! oh ! firent les pendus, en examinant pièce par pièce les trophées appétissants de leur victoire.

                      Et ils s’assirent gravement l’un vis-à-vis de l’autre.

                      — Á ta santé, compère !

                      — Á la tienne, dirent les pendus en se saluant poliment et ils burent à même des bouteilles, tout comme de simples mortels. ”

                      Et il parut que la cravate de chanvre ne leur avait pas rétréci le gosier et que le grand soleil auquel ils s’étaient trouvés exposés les avait étrangement altérés ; car ils expédièrent en moins d’une demi-heure le repas préparé pour six personnes de très bon appétit, avalèrent proprement quatre bouteilles de vin et deux bouteilles d’hypocras et ces pendus économes et rangés mirent le reste dans leur poche.

                     Puis les deux pendus, se tenant sous le bras en trébuchant quelque peu, se mirent en devoir de regagner, non pas leur demeure aérienne, mais bien le quartier de l’Université, qu’ils ne retrouvèrent pourtant pas cette nuit-là, car, ayant voulu battre le guet dans la rue de la Huchette, le susdit guet, sans égard pour leur qualité de citoyens du sombre empire, les mena coucher en prison.

                    C’étaient deux étudiants du collège d’Harcourt qui, ayant entendu le projet de leurs camarades de Montaigu, avaient ainsi mis fin à la glorieuse entreprise de leur ribler leur souper.  »


Le glas du lanternier…

 

Paul Arène,

Le Midi bouge

 

« […]  Jusque vers l’âge de soixante et douze ans, Hubert le Lanternier n’avait pas bronché. C’est alors seulement qu’il commença sérieusement à s’inquiéter des approches de la vieillesse.

" Hélas ! soupirait-il maintenant, le ciel a bien mal fait les choses, puisqu’il nous condamne à vivre après qu’est mort le meilleur de nous. ”

Et il ajoutait :

“ Si jamais vient mon tour, cela ne se passera pas sans bruit, comme pour les autres, et je veux qu’on parle de moi. ”

Cependant madame Hubert souriait moins ; et l’on voyait moins souvent le Lanternier courir les petites rues avec sa lanterne, ou bien, sous prétexte de chasse, rôder autour des meules de ramée sèche où les femmes vont charger leur âne, le matin.

Un jour, madame Hubert ne sourit plus. Hubert devenait soucieux.

“ Résignons-nous, soupirait-il, puisque c’est la loi de nature. ”

Mais se rappelant les vagues paroles par lui autrefois prononcées, ses amis avaient méfiance et redoutaient qu’il ne songeât à faire un malheur.

On connaissait mal le Lanternier. Le coup qu’il méditait n’avait rien de précisément tragique.

Un matin donc étant sorti, tout pimpant et rasé de frais comme pour sa promenade habituelle, il se dirigea sournoisement vers un cabaret situé hors des murs où l’on était sûr de trouver à toute heure un certain Xiste Matagot, solide ivrogne au long poil roux qui, sans dégriser de l’année, cumulait les triples fonctions de suisse à l’église, de fossoyeur et de sonneur.

Que combinèrent-ils ? Mystère !

Le lendemain, dans le grand salon de la Tête-d’Or, Hubert le Lanternier offrait un fin déjeuner à ses intimes.

Menu exquis, nappe parée. Seulement, ainsi que l’amphitryon, chacun des convives avait un crêpe autour de son gobelet.

“ Asseyez-vous, disait en les accueillant le Lanternier, ceci est un repas de funérailles par moi dédié à la mémoire d’un ami précieux et cher que j’eus la douleur de perdre ces jours-ci. Mais, de grâce, quittez ces figures ! L’ami en question était de complexion joyeuse et veut être enterré gaiement. ”

La bonne humeur de ce discours acheva de rassurer l’assistance un peu inquiète tout d’abord.

" À table, Messieurs, il est onze heures. ”

Or, juste au moment où s’épanouissaient les visages dans le déploiement des serviettes et le cliquetis des fourchettes, tout à coup, toutes les cloches du clocher sonnèrent.

Glas assourdissant, formidable, tantôt d’une lenteur dolente, puis entrecoupé de carillons, glas d’empereur ou d’archevêque, dont les notes lourdes, pressées, roulant dans l’air bleu et butant aux angles des toits, s’abattaient sur la ville comme un vol d’oiseaux ironiques et funèbres.

Matagot gagnait bien son argent ; mais Matagot avait parlé.

On savait déjà un peu partout de quel ami précieux et cher Hubert le Lanternier célébrait à si grand fracas les funérailles.

Et cependant qu’en son logis la bonne madame Hubert pleurait, vaguement attendrie ; tandis que, dans l’église, le sacristain et le curé se cramponnaient aux jambes du sonneur ivre, pour arrêter l’essor de ce glas scandaleux ; en face de la population assemblée sous les fenêtres de la Tête-d’Or, Hubert le Lanternier apparut au balcon, doux, souriant, le verre en main, et prononça ces simples mais pourtant mémorables paroles :

“ À la santé du pauvre défunt ! ” »


Le second extravagant souper de M. D.-L.-R.

 

Rétif de la Bretonne,

Les Nuits de Paris ou le spectateur nocturne, 351e Nuit

 

Par les initiales M. D.-L.-R, l’écrivain entend « Messire (Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod) de La Reynière », aussi célèbre pour les fastueux repas qu’il organisait que pour ses écrits. Il fait ici allusion au premier dîner qui eut lieu en janvier 1783 et évoque la réplique qu’en donna le gastronome, en 1786. Rétif de la Bretonne décrit également ce repas dans Le Drame de la vie.

Grimod de La Reynière ne craignait pas de bousculer l’étiquette, pour le moins rigide, à l’époque. L’invitation, en style mortuaire, qu’il lança pour son premier dîner fantasque en témoigne : « Vous êtes prié d’assister au souper-collation de Maître A.-L.-B. Grimod de La Reynière, écuyer français au Parlement, membre de l’Académie des Arcades de Rome, associé libre du Musée des Arts de Paris et rédacteur pour la partie dramatique au Journal de Neufchâtel, qui se fera en son domicile, rue des Champs-élysées, paroisse de la Madeleine de la Ville-l’évêque, le premier jour du mois de février 1783. On fera son possible pour vous recevoir selon vos mérites et, sans se flatter encore que vous soyez pleinement satisfait, on ose vous assurer dès aujourd’hui que, du côté de l’huile et du cochon, vous n’aurez rien à désirer. On s’assemblera à neuf heures pour souper à dix. Vous êtes instamment prié de n’amener ni chiens ni valets. Le service devant être fait par des servantes ad hoc. »

Dans ses Mémoires secrets (1783), Bachaumont relate cet étonnant premier dîner : « Les convives réunis au nombre de vingt-deux, dont deux femmes habillées en hommes, on a traversé une pièce noire, et ensuite s'est levée rapidement une toile de théâtre qui a laissé voir la salle du festin. Au milieu de la table […] était un catafalque […]. On s'est mis à table. Le souper a été magnifique, au nombre de neuf services, dont un tout en cochon. à la fin de celui-ci, M;.de la Reynière a demandé aux convives s'ils le trouvaient bon : tout le monde ayant répondu en chœur, excellent, il a dit : Messieurs, cette cochonnaille est de la façon du charcutier un tel, demeurant à tel endroit et le cousin de mon père. à un autre service où tout était commandé à l'huile, l'amphitryon ayant également demandé si l'on était content de cette huile, il a dit : elle m'a été fournie par l'épicier un tel, demeurant à tel endroit, et le cousin de mon père, je vous le recommande ainsi que le charcutier. » Jean-Paul Aron, qui commente Bachaumont (Le mangeur du xixe siècle, 1989), précise que Grimod de la Reynière n'avait pas de parent commerçant comme il le prétendit, mais qu'il s'agissait là de scandaliser, d'ajouter à la « bizarrerie » « l'offense : à la caste, aux dignités encore inscrites en 1783 dans la nature des choses. ».

« Plusieurs jeunes gens de la robe, très distingués, entre lesquels était le frère d’un président à mortier, ayant entendu parler du premier souper, qui avait fait un bruit étonnant, en demandèrent la répétition. L’auteur était trop poli pour s’y refuser. mais il était trop sage pour ne pas sentir que la renommée s’étant épuisée pour le premier, il serait très peu question du second. Celui-ci eut lieu le 12 février. La compagnie était bien composée. Mais il n’y avait pas de femmes, c’était une partie d’hommes. On y regrettait deux dames, dont les attraits touchants, l’esprit, la beauté, les grâces, la douceur de mœurs faisaient le charme ordinaire des dîners du jeune philosophe, qui s’intitulait lui-même, le Célibataire. Je ne sais pourquoi un jeune homme de 25 à 26 ans prenait déjà ce titre, peut-être odieux. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à cet âge, on ne le mérite pas.

On arriva sur les 2 heures, et le déjeuner fut servi. Á 5 heures, l’on eut des expériences de physique, par le sieur Castanio. Elles durèrent jusqu’à 7. Tout ce que l’électricité peut offrir de phénomènes étonnants, nous passa sous les yeux. On éprouva toutes les espèces de phosphores. Il y eut ensuite une imitation des ombres chinoises, jusqu’à 8 heures, que l’illumination commença. Elle était composée, outre un grand lustre, de 366 lampions. On mit le couvert, et à 9 heures, on servit le potage. Car ce souper, suivant l’ordre, était un dîner, puisqu’il suivait le déjeuner. Le service se fit avec la répétition de l’appareil du premier souper : c’est-à-dire que chaque service était précédé du héraut d’armes portant sa lance, et vêtu à l’antique, suivi du secrétaire, représentant le maître d’hôtel, d’un jeune enfant vêtu de blanc, au lieu du puer des Anciens, et des cuisiniers, tous costumés convenablement, dont l’un portait les plats les bras élevés. Chaque service faisait trois fois le tour de la table, et quelquefois le jeune homme le précédait en maître des cérémonies. Qu’on se rappelle, que le premier souper était un jeu, où l’on affectait une sorte de bizarrerie très innocente ; et que le second devait être une imitation du premier. Ainsi tout ce qui s’était fait alors, devait encore se faire. Tous les propos que chaque convive se rappelait d’avoir entendu répéter à la bavarde renommée, il pouvait les demander ; et s’ils avaient été tenus, le maître, doué d’une excellente mémoire, se faisait un plaisir de les avouer. Mais lorsqu’ils étaient faux, il le disait. S’ils étaient ridicules, il en riait, et s’en disculpait ; s’ils étaient calomnieux, il les repoussait avec indignation. Il y eut 27 mets différents, en comptant pour un le potage, et de même le dessert pour un. C’était réellement une fête charmante. Le repas de Trimalcion, dans Pétrone, avait été le modèle, et on l’imitait assez bien, pour que les spectateurs instruits, en suivissent la marche. Mais on peut dire, que celui du Français avait plus de goût que celui du Romain. On ne servit pas un cochon entier dans lequel étaient toutes sortes de volailles, mais on vit sur la table tout ce que la vallée de Paris peut fournir de plus fin et de plus délicat. Les convives furent parfumés, comme la première fois. La seule différence, c’est qu’il n’y eut pas de spectateurs, parce que cette circonstance pouvait aisément se suppléer. pour donner un air d’agapes, à ce repas, on y admit les officiers servants, après qu’ils eurent fait leur devoir. Le maître embrassa ensuite cordialement tous ses convives.

[…] Nous sortîmes à minuit, Du Hameauneuf et moi, pour aller rendre compte du souper à la Marquise. Nous n’exagérâmes rien. »

Grimod de La Reynière comptait sur ce souper pour lancer son ouvrage La lorgnette philosophique, qui devait paraître peu après. Dans son étude consacrée à la vie de l’extravagant personnage (1930), Pierre Béarn nous donne une idée précise de ce repas, si étrange qu’il mérite qu’on s’y attarde. Voici ce qui nous en est dit par le biographe de Grimod  :

 

« Lorsque les convives arrivèrent, ils furent reçus par deux hommes armés dont l’attribution consistait à écorner les billets d’invitation. Dans le même temps, deux autres gens d’armes s’emparaient des chapeaux en échange d’un numéro d’ordre.

Après quoi, on les fit entrer dans une immense salle où un homme vêtu en chevalier Bayard, épée au côté et lance au poing, défendait l’accès d’une porte.

— Où allez-vous ? leur cria-t-il. Venez-vous chez M. de La Reynière sangsue du peuple, ou chez M. de La Reynière défenseur de la veuve et de l’orphelin ?

La troisième pièce où ils pénétrèrent, précédés de leur nom puissamment articulé, était un cabinet où siégeait, en perruque et en robe noire, M. Aze. Il semblait écrire sur du papier timbré et recevait sans prononcer une parole.

Une heure durant, les timides protestations des invités se heurtèrent au silence de l’homme noir. Les portes étaient fermées à clef et closes les fenêtres. Les gens d’armes protégeaient à tout hasard l’incorrigible écrivailleur.

Le moment du dîner était déjà passé depuis trente minutes. Balthazar n’arrivait toujours pas.

— Silence ! hurlait de temps à autre le chevalier Bayard.

Certains invités accusaient déjà la fatigue d’être debout. Il y avait là Vigée et Dubuisson, hommes de lettres ; Neveu, peintre ; Dazincourt, comédien ; Brisson, conseiller au Parlement ; de Bonnières, Rimbert, de Lisle de Norvan, Villette, Popelin et Vivien, célèbres avocats d’alors ; Mme de Nozoyl, habillée en homme ; Champcenetz, fameux mystificateur qui devait plus tard se venger de cette série d’affronts, et Rodier, conseiller à la Cour des Aides. Enfin Barth, secrétaire de Grimod, et Fortia de Piles, réprimant avec peine une forte envie de rire.

Les grands nobles n’avaient pas osé répondre, se réservant de venir sur le tard voir la fin du repas, ainsi qu’il était recommandé.

Au moment où le désespoir d’avoir été mystifiés sans profit allait faire commettre aux malheureux invités des gestes répréhensifs, une quatrième pièce, peu éclairée, leur fut ouverte. Ils s’y jetèrent… il n’y avait rien d’autre que vingt suisses qui, le doigt sur les lèvres, les priaient de faire silence.

Soudain des tentures s’écartèrent, deux battants de porte s’ouvrirent avec fracas. La salle du festin apparut, splendide !

Avant qu’ils ne se fussent habitués à la trop grande clarté des lustres, deux cents suisses chamarrés les étirèrent en file indienne. M. Aze, un thuriféraire et un musicien qui jouait de la mandoline, se placèrent en tête du cortège ainsi formé et entreprirent de faire le tour de la table.

Trois cent trente-neuf bougies se renvoyaient l’une à l’autre les personnages de cette procession comique. Aux quatre coins de la salle, quatre enfants de chœur, agitaient, au passage, des encensoirs sans parfum. Aux convives, que ce spectacle commençait à amuser follement à présent qu’ils étaient certains de dîner, Balthazar disait :

— Lorsque mes parents donnent à manger, il y a toujours trois ou quatre personnes chargées de les encenser. Voici des enfants qui s’en acquitteront mieux que vous !

La salle était entièrement vêtue de noir. Au centre de la table, en guise de surtout, un catafalque trônait.

— C’est en honneur, expliqua bientôt Grimod, de cette pauvre Mlle Quinault, dont la mort vient de passer inaperçue alors qu’elle a été la première actrice du monde ! Si elle avait été une de ces femmes sans pudeur comme sans esprit qui forment le plus bel ornement de la Cour du Roi notre Maître, nul doute qu’il en eût été autrement.

Enfin l’on se mit à table !

Quatorze services de cinq plats composaient le menu. Á l’issue du premier, qui était tout en cochonnailles, les personnes qu’on avait invitées à venir regarder manger les convives commencèrent à arriver. Des balustrades avaient été installées autour de la table afin qu’elles puissent s’accouder pour respirer au moins l’odeur des plats, et surtout entendre les impertinences que Grimod ne cessait de débiter d’une voix gaillarde.

Les deux cents suisses ne bougeaient pas plus que les candélabres.

Au milieu du second service, tandis qu’un nouveau flot d’arrivants avait fait osciller le cercle des curieux, Balthazar se leva.

— Messieurs, s’écria-t-il, comment trouvez-vous ces viandes ?

— Excellentes ! parfaites !

— Eh bien ! je suis fort aise de vous dire que c’est un de mes parents qui m’a fourni ces cochons.

Une exclamation indignée couvrit les bruits. Mme Grimod, qui venait d’entrer avec son inséparable bailli, avait défailli sous l’insulte. Un La Reynière marchand de cochons ! quelle honte ! l’indomptable femme sortit tandis qu’on n’osait plus rire.

— Faites circuler ces gens, ordonna Balthazar en réponse, il convient que tout le monde puisse voir comment on se nourrit chez les Grands.

L’abbé de Jarente, frère de sa mère, tardant à obéir à l’injonction d’un suisse, fut, avec éclat, mis à la porte.

— En vérité, mon cher ami, lui dit alors M. de Bonnières, cela devient trop farce, on va vous mettre aux petites maisons en sortant d’ici.

— Croyez-vous ? s’écria Grimod qui commençait à perdre son impertinence, cette plaisanterie m’empêcherait d’être mis sur le tableau des avocats ? J’en serais au désespoir.

Le reste du souper fut moins gai. Á trois heures du matin quelques convives parlèrent de se retirer, mais les portes étaient verrouillées et les suisses intraitables. Enfin on se leva de table vers quatre heures, en pleine lassitude. Mais Balthazar n’entendait pas qu’on s’en allât sans avoir bu le café. Bon gré, mal gré, les convives pénétrèrent dans une salle éclairée par cent treize bougies.

Grimod fit un dernier effort vers l’insolence :

— Messieurs, dit-il, ces cent treize bougies inégalement brûlées représentent les cent treize notaires de la capitale. Leur longueur différente vient de ce qu’ils ont plus ou moins de temps à vivre. Au fur et à mesure que ces bougies s’éteignent le diable emporte leurs âmes.

Mais la plaisanterie avait trop duré. La plupart des convives s’endormirent tandis qu’on leur soumettait des essais de lanterne magique.

C’est ainsi que ce termina ce souper qui ne coûta pas moins de 10.000 livres, révolutionna les mœurs d’alors et classa définitivement comme premier excentrique du Royaume Alexandre-Balthazar-Laurent Grimod de La Reynière, à peine âgé de vingt-quatre ans. »


« Ils étaient là une douzaine qui mangeaient la soupe à la bière, et chacun d’eux avait pour cuillère l’os de l’avant-bras d’un mort.

La cheminée était rouge de braise, les chandelles champignonnaient dans la fumée, et les assiettes exhalaient une odeur de fosse au printemps. »

Aloysius Bertrand, « Départ pour le sabbat », Gaspard de la Nuit (1836)


Un Repas de deuil

 

J.- K. Huysmans,

Á  Rebours (1884)

 

« Il [des Esseintes] s’acquit la réputation d’un excentrique qu’il paracheva en se vêtant de costumes de velours blanc, de gilets d’orfroi, en plantant, en guise de cravate, un bouquet de Parme dans l’échancrure décolletée d’une chemise, en donnant aux hommes de lettres des dîners retentissants, un entre autres, renouvelé du XVIIIe siècle, où, pour célébrer la plus futile des mésaventures, il avait organisé un repas de deuil.

Dans la salle à manger tendue de noir, ouverte sur le jardin de sa maison subitement transformé, montrant ses allées poudrées de charbon, son petit bassin maintenant bordé d’une margelle de basalte et rempli d’encre et ses massifs tout disposés de cyprès et de pins, le dîner avait été apporté sur une nappe noire, garnie de corbeilles de violettes et de scabieuses, éclairée par des candélabres où brûlaient des flammes vertes et, par des chandeliers où flambaient des cierges.

Tandis qu’un orchestre dissimulé jouait des marches funèbres, les convives avaient été servis par des négresses nues, avec des mules et des bas en toile d’argent, semée de larmes.

On avait mangé dans des assiettes bordées de noir, des soupes à la tortue, des pains de seigle russe, des olives mûres de Turquie, du caviar, des poutargues de mulets, des boudins fumés de Francfort, des gibiers aux sauces couleur de jus de réglisse et de cirage, des coulis de truffes, des crèmes ambrées au chocolat, des poudings, des brugnons, des raisinés, des mûres et des guignes ; bu, dans des verres sombres, les vins de la Limagne et du Roussillon, des Tenedos, des Val de Peñas et des Porto ; savouré, après le café et le brou de noix, des kwas, des porter et des stout.

Le dîner de faire-part d’une virilité momentanément morte, était-il écrit sur les lettres d’invitations semblables à celles des enterrements.

Mais ces extravagances dont il se glorifiait jadis s’étaient, d’elles-mêmes, consumées ; aujourd’hui, le mépris lui était venu de ces ostentations puériles et surannées, de ces vêtements anormaux, de ces embellies de logements bizarres. »

 

Ce repas de deuil n’est pas sans rappeler un sombre souper qu’organisa, à Rome, l’empereur Domitien à la fin du Ier siècle de notre ère. Nous en connaissons le déroulement à travers l’abrégé que Jean Xiphilin, patriarche de Constantinople, fit, au XIe siècle, d’une partie de la vaste Histoire romaine écrite par le Grec Dion Cassius (v. 155 - v. 235). En voici la description :

 

Un Banquet funèbre

 

« Voici comment Domitien traita les principaux d’entre les sénateurs et les chevaliers qu’il avait invités à souper. Il fit préparer une salle dont le plafond, les murs et le plancher étaient tout noirs. Les chaises étaient de la même couleur. Les convives furent introduits seuls pendant la nuit, sans être accompagnés de leurs gens.

D’abord on mit devant chacun d’eux une petite colonne pareille à celles qu’on place sur les tombeaux, et sur laquelle était gravé son nom, avec une lampe telle qu’on en suspend dans les sépulcres. De jeunes esclaves nus et le corps noirci, semblables à des fantômes, entrèrent dans la salle ; ils exécutèrent autour des convives des danses lugubres, et se placèrent ensuite à leurs pieds ; alors on apporta ce qu’on a coutume de servir dans les repas funèbres ; chaque chose était noire ainsi que la vaisselle. Saisis de crainte et tremblants, ils s’attendaient à être bientôt égorgés. Ce qui ajoutait encore à leur effroi, c’était le silence qui régnait parmi eux comme s’ils fussent déjà morts, et les discours de Domitien qui, pour s’égayer, ne parlait que de morts et de meurtres.

Enfin, il les congédia. Ayant d’abord renvoyé leurs gens qui les attendaient dans le vestibule, il les fit reconduire par des inconnus, les uns dans des litières, les autres dans des voitures, ce qui les glaça de crainte.

Arrivés chez eux, à peine commençaient-ils à respirer qu’on les avertit que quelqu’un les demandait de la part de l’empereur. Ils se crurent alors perdus ; mais c’étaient des envoyés de Domitien, qui apportaient successivement, l’un la petite colonne dont j’ai parlé, et qui était d’argent ; un autre, l’un des vases qui avaient servi dans le repas ; en troisième, quelqu’autre objet précieux artistement travaillé ; enfin, ils revurent, mais lavé et paré, l’esclave qui avait joué le rôle de spectre et les avait servis. Ils passèrent ainsi toute la nuit dans la crainte, recevant successivement divers présents. »


Le repas libre

 

Victor Hugo,

Odes et Ballades, II, 5 (1822-23)

 

Des spécialistes de la Rome antique rattachent aujourd’hui l’expression Libera cena (« repas libre ») au vocabulaire de l’arène. Elle désigne le repas offert aux gladiateurs avant leur participation aux jeux. Souvent, il s’agit de leur dernier repas…

« Il y avait à Rome un antique usage : la veille de l’exécution des condamnés à mort, on leur donnait, à la porte de la prison, un repas public, appelé le Repas libre. » (Chateaubriand, Les Martyrs.)

 

« Lorsqu’à l’antique Olympe immolant l’évangile,

Le prêteur, appuyant d’un tribunal fragile

Ses temples odieux,

Livide, avait proscrit des chrétiens pleins de joie,

Victimes qu’attendaient, acharnés sur leur proie,

Les tigres et les dieux ;

 

Rome offrait un festin à leur élite sainte ;

Comme si, sur les bords du calice d’absinthe

Versant un peu de miel,

Sa pitié des martyrs ignorait l’énergie,

Et voulait consoler par une folle orgie

Ceux qu’appelait le ciel.

 

La pourpre recevait ces convives austères ;

Le falerne écumait dans de larges cratères

Ceints de myrtes fleuris ;

Le miel d’Hybla dorait les vins de malvoisie,

Et, dans les vases d’or, les parfums de l’Asie

Lavaient leurs pieds meurtris.

 

Un art profond, mêlant les tributs des trois mondes,

Dévastait les forêts et dépeuplait les ondes

Pour ce libre repas ;

On eût dit qu’épuisant la prodigue nature,

Sybaris conviait aux banquets d’épicure

Ces élus du trépas.

 

Les tigres cependant s’agitaient dans leur chaîne ;

Les léopards captifs de la sanglante arène

Cherchaient le noir chemin ;

Et bientôt, moins cruels que les femmes de Rome,

Ces monstres s’étonnaient d’être applaudis par l’homme,

Baignés de sang humain.

 

On jetait aux lions les confesseurs, les prêtres.

Telle une main servile à de dédaigneux maîtres

Offre un mets savoureux.

Lorsqu’au pompeux banquet siégeait le saint conclave

La pâle Mort, debout, comme un muet esclave,

Se tenait derrière eux.

 

II

 

O rois ! comme un festin s’écoule votre vie.

La coupe des grandeurs, que le vulgaire envie,

Brille dans votre main ;

Mais au concert joyeux de la fête éphémère

Se mêle le cri sourd du tigre populaire

Qui vous attend demain ! »


Le Duel au dîner

 

Charles Monselet,

in « L’Illustré Soleil du Dimanche » (27 juillet 1902)

 

« On arriva sur le terrain.

C’était une salle à manger, lambrissée de chêne et tendue de cuir, brillamment éclairée, haute, gaie et superbe.

La table était servie avec une exagération d’abondance ; mais on n’y voyait que deux couverts, les couverts des deux adversaires. Des motifs de convenance m’obligent à ne désigner ces deux adversaires que sous les noms transparents d’Ernest et du comte Falbaire.

Je vous les donne d’ailleurs pour deux gentilhommes accomplis, tous les deux dans la force de l’âge, braves, élégants, spirituels, — avec cette pointe d’originalité britannique qui assaisonne si bien le caractère français.

Pourtant, la veille, au Cercle, un de ces deux hommes (je ne dirai pas lequel) avait gravement offensé l’autre, — si gravement qu’un duel avait été jugé indispensable.

également forts à l’épée et au pistolet, ils dédaignèrent d’employer les armes ordinaires.

gourmands l’un et l’autre, — dans l’acception la plus héroïque et la plus recherchée du mot, — Ernest et le comte Falbaire convinrent de se battre au dîner.

Pour être inusité, ce duel n’en devait pas moins être sérieux et redoutable. Les conditions en furent scrupuleusement réglées par les témoins.

On mangerait à outrance, l’un devant l’autre, sans interruption, et jusqu’à ce qu’un des combattants fût hors de combat.

Au premier aspect, cela peut faire sourire ; — au second, cela devient horrible.

 

II

 

« — Allez, messieurs ! dirent les témoins.

Á ce signal, les deux adversaires s’assirent, après avoir échangé un salut.

Les témoins avaient pris place à une table à côté, d’où ils pouvaient surveiller toutes les péripéties du combat.

Il était six heures du soir.

Á minuit, le dîner — qui se composait de trois services exorbitants et exquis — était terminé, sans qu’il y eût un avantage marqué d’aucune part.

Ernest souriait.

Le comte Falbaire avait dîné ; voilà tout.

Les témoins firent un signe au maître d’hôtel.

— Rechargez ! dirent-ils.

Immédiatement un deuxième dîner fut servi, absolument pareil au premier. Même grosses pièces, mêmes grands vins. Cette fois l’attitude sévère des partenaires se détendit un peu. La parole ne leur avait pas été interdite ; ils n’en avaient usé d’abord que discrètement, cette seconde épreuve leur délia la langue. Á quelques paroles de simple politesse succédèrent de courts propos, en manière d’appréciation sur les mets qui leur étaient soumis.

— Excellent, ce rôti de grives ! murmura Ernest;

— Je ne partage pas complètement votre goût, répliqua le comte Falbaire ; le genièvre dans les grives me paraît une hérésie.

— Cependant, tous les classiques de la table…

— J’ai pour moi Toussenel.

Ernest s’inclina.

Quelques instants après, ce fut au tour du comte Falbaire à formuler le vœu suivant :

— Si vous n’y voyez pas d’inconvénient, monsieur Ernest, nous laisserons le vin de l’Ermitage pour demander de La Tour-Blanche.

— Á votre aise, monsieur le comte.

Il semblait que le premier dîner n’eût été que l’absinthe de celui-ci.

Les témoins commencèrent à se regarder d’un air stupéfait.

Inutile de dire que leur rôle, d’actif qu’il était au début, était devenu purement contemplatif.

 

III

 

— Soupons, dit le comte Falbaire, lors que la dernière goutte de café eût été savourée.

— Soupons ! répéta Ernest.

Le cas était prévu. Les consommés, les viandes froides, les écrevisses, les salades à la russe se succédèrent mêlés au vin du Rhin, au vin de Porto, au vin de Champagne.

Le souper fut animé, bruyant même. Cela devait être. Le duel entrait dans sa période décisive. Chacun des combattants serrait son jeu, tout en surveillant de l’œil son vis-à-vis.

Ernest mangeait plus brillamment ; le comte Falbaire plus correctement. On reconnaissait du reste en eux une méthode parfaite, la tradition des maîtres — au service de muscles d’acier.

Chacun semblait certain du triomphe ; aussi y avait-il maintenant du défi dans leurs paroles. La raillerie perlait au bord des verres ; les épigrammes naissaient aux pointes des fourchettes.

Cependant les joues d’Ernest se coloraient insensiblement.

Le comte Falbaire s’en aperçut.

— Désirez-vous qu’on ouvre cette fenêtre, monsieur Ernest ? Vous paraissez avoir bien chaud…

Ernest lança un regard terrible.

Le souper continua.

Deux témoins avaient cédé au sommeil ; les deux autres veillaient. Il avait été convenu qu’ils se relèveraient d’heure en heure.

Á un certain moment, Ernest voulut chanter.`

Les témoins de quart réprimèrent cette velléité de mauvais goût, qui avait été soigneusement écartée du programme, par ce motif que les chants facilitent le travail de la digestion.

Cette faute constituait un désavantage marqué pour Ernest ; — cela équivalait à un premier sang.

Il était visible, d’ailleurs, qu’Ernest luttait contre les premières étreintes de l’ivresse. Ses regards cherchaient un point d’appui ; un tremblement agitait ses mains.

— Vous vous arrêtez, dit le comte Falbaire.

Ernest ricana, et pour toute réponse, il vida trois coupes de champagne.

Il fut imité avec tranquillité par le comte.

Tout à coup un jet de pâleur se répandit sur le visage d’Ernest, — qui mit un de ses coudes sur la nappes et devint rêveur.

Après avoir attendu pendant quelques minutes la fin de cette rêverie, le comte Falbaire lui dit froidement :

— Faites-vous des excuses ?

— Déjeunons ! cria Ernest.

 

IV

 

Les témoins bondirent à cette exclamation inattendue. Ils se concertèrent un instant, — et finirent par se rendre au désir de leurs clients.

Le jour était arrivé, le jour et le soleil. Une belle matinée pour déjeuner.

Ernest semblait avoir retrouvé de nouvelles forces. Il fondit avec impétuosité sur les huîtres, il se rua sur les chateaubriands, il se colleta avec le sauterne.

Ce n’était plus de l’émulation, c’était du transport, du délire.

Le comte Falbaire le suivait pas à pas, sans paraître autrement s’inquiéter de cette gymnastique. Puis vint un moment où le beau feu d’Ernest s’apaisa ou plutôt se transforma. La rage fit place à la mécanique. Il mangeait sans savoir, insciemment, fatalement, — avec un bruit de mâchoire régulier, monotone, insupportable.

Cela dura ainsi jusqu’à midi.

Á midi, Ernest essaya de se lever pour porter un toast aux divinités infernales.

Ce mouvement devait lui être funeste.

Il glissa sur les talons et tomba tout de son long sous la table.

On attendit quelques secondes. Rien. Le parquet ne rendit pas son convive.

Alors, d’un commun accord, les témoins déclarèrent l’honneur satisfait.

Les deux adversaires avaient lutté pendant dix-huit heures.

Et le comte Falbaire mangeait toujours ! »


L’auberge de l’écrevisse Rouge

 

C. Collodi,

Les Aventures de Pinocchio

 

« Ils marchèrent longtemps, longtemps, longtemps. Enfin, sur le soir, ils arrivèrent, morts de fatigue, à l’auberge de l’Ecrevisse Rouge.

— Arrêtons-nous ici quelques instants, dit le Renard. Nous avons besoin de manger une bouchée et de nous reposer un peu. Á minuit, nous repartirons, pour arriver à l’aube au Champ des Miracles. Dès qu’ils furent entrés dans l’auberge, ils s’installèrent tous les trois à une table, mais aucun d’eux n’avait d’appétit.

Le pauvre Chat, qui souffrait beaucoup de l’estomac, ne put manger que trente-cinq rougets à la sauce tomate et quatre portions de tripes au fromage. et comme les tripes ne lui semblaient pas assez bien assaisonnées, il réclama par trois fois le beurre et le fromage râpé !

Le Renard aurait volontiers avalé quelque chose, mais le médecin lui avait prescrit un régime très sévère. aussi dut-il se contenter d’un simple lièvre escorté de poulardes grasses et de poulets de grain. Après le lièvre, il se fit servir, pour varier les saveurs, une fricassée de perdrix, d’étourneaux, de lapins, de grenouilles, de lézards aux pommes et aux raisins. Après cela, il ne voulut plus rien. il avait, disait-il, tant de répulsion pour la nourriture, qu’il ne pouvait rien avaler.

C’est assurément Pinocchio qui mangea le moins. il demanda quelques noix, un petit morceau de pain et laissa le tout dans son assiette.

La pensée du pauvre enfant ne quittait pas le Champ des Miracles et il ne rêvait que d’écus d’or. »


Au pays des fées

 

Comtesse de Ségur,

Histoire de Blondine, de Bonne-Biche et de Beau-Minon, in « Nouveaux contes de fées »

 

« “ — […] Mais voici l’heure du dîner ; venez Blondine, vous devez avoir appétit. ”

Blondine, en effet, mourait de faim ; elle suivit Bonne-Biche et entra dans une salle à manger où était une table servie bizarrement. Il y avait un énorme coussin en satin blanc, placé par terre pour Bonne-Biche ; devant elle, sur la table, était une botte d’herbes choisies, fraîches et succulentes. Près des herbes était une auge en or, pleine d’une eau fraîche et limpide. En face de Bonne-Biche était un petit tabouret élevé, pour Beau-Minon ; devant lui était une écuelle en or, pleine de petits poissons frits et de cuisses de bécassines ; à côté, une jatte en cristal de roche, pleine de lait tout frais.

Entre Bonne-Biche et Beau-Minon était le couvert de Blondine ; elle avait un petit fauteuil en ivoire sculpté, garni de velours macarat rattaché avec des clous en diamant. Devant elle était une assiette en or ciselé, pleine d’un potage délicieux de gelinottes et de becfigues. Son verre et son carafon étaient taillés dans du cristal de roche ; un petit pain mollet était placé à côté d’une cuiller qui était en or ainsi que la fourchette. La serviette était en batiste si fine, qu’on n’en avait jamais vu de pareille. Le service de la table se faisait par des gazelles qui étaient d’une adresse merveilleuse ; elles servaient, découpaient et devinaient tous les désirs de Blondine, de Bonne-Biche et de Beau-Minon.

Le dîner fut exquis : les volailles les plus fines, le gibier le plus rare, les poissons les plus délicats, les pâtisseries, les sucreries les plus parfumées. Blondine avait faim ; elle mangea de tout et trouva tout excellent. »


Draner, Paris assiégé : scènes de la vie parisienne pendant le siége..., 1871.

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